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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/26

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ŒUVRES DE STENDHAL.

d’esprit, Dieu m’en garde ! mais je prétends avoir la liberté du langage. J’ai cherché une périphrase pendant vingt secondes et n’ai rien trouvé de clair. Si cette liberté rend le lecteur malévole, je l’engage à fermer le livre ; car, autant je suis réservé et plat à mon comptoir et dans les réunions avec mes confrères les hommes à argent, autant je prétends être naturel et simple en écrivant ce journal le soir. Si je mentais le moins du monde, le plaisir s’envolerait et je n’écrirais plus. Quel dommage !

Notre gaieté libertine et imprudente, notre esprit français, seront-ils écrasés et anéantis par la nécessité de faire la cour à de petits artisans grossiers et fanatiques, comme à Philadelphie ?

La démocratie obtiendra-t-elle ce triomphe sur le naturel ? Le peuple n’est supérieur à la bonne compagnie que lors des grands mouvements de l’âme ; il est capable, lui, de passions généreuses. Trop souvent les gens bien élevés mettent la gloire de leur amour-propre à être un peu Robert-Macaire. Qu’est-il resté, disent-ils, aux grands personnages de la révolution qui n’ont pas su ramasser de l’argent ?

Si le gouvernement, au lieu de[1]       des gens médiocres et usés, permettait à qui se sent du talent pour la parole de réunir dans une chapelle les gens qui s’ennuient et n’ont pas d’argent pour aller au spectacle, bientôt nous serions aussi fanatiques, aussi moroses qu’on l’est à New-York : que dis-je ? vingt fois plus. Notre privilège est de tout pousser à l’excès. À Édimbourg, dans les belles conversations, les demoiselles ne parlent avec les jeunes gens que du mérite de tel ou tel prédicateur, et l’on cite des fragments de sermon. C’est pourquoi j’aime les jésuites que je haïssais tant sous Charles X. Le plus grand crime envers un peuple n’est-ce pas de lui ôter sa gaieté de tous les soirs ?

Je ne verrai point cet abrutissement de l’aimable France : il ne triomphera guère que vers 1860. Mais quel dommage que la patrie de Marot, de Montaigne et de Rabelais, perde cet esprit

  1. Cette lacune existe dans la première édition. (Note de l’éditeur.)