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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/244

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et que ma petite amie se sèche et se réchauffe bien. Avez-vous déjeuné ? — Monseigneur, j’ai pris ce matin, à neuf heures, ma tasse de lait habituelle, avec deux grandes tartines de beurre, et je n’ai pas encore faim. — C’est égal, vous aimez bien mes confitures de Bar, mes bonbons candis, je vais vous en faire servir. — Mais, monseigneur, vous êtes trop bon, je n’ai besoin de rien ; il n’est encore que midi, et j’ai déjeuné à neuf heures.

— Eh bien ! ma jolie brune, vous croyez, quand trois heures de temps se sont écoulées, après avoir fait une longue course laborieuse, et vous être fait mouiller pour mon service, que vous ne mangerez pas avec plaisir ; ah ! petite friande, je vois dans vos beaux yeux noirs si malins que vous voudriez déjà voir mes friandises sur mon bureau. » Il sonna alors, et donna l’ordre au domestique qui parut de servir une collation sucrée à sa petite nièce si chérie. Ma mère, qui me raconta ce trait, ajouta que dans cette maison on servit par ordre la plus jolie assiettée de belles fraises qu’on pût voir dans toute la primeur de la saison, et que monseigneur lui demanda si elle les aimait bien sucrées, et s’il en fallait mettre beaucoup. La petite répondit : « Non ; treize fraises et quatorze sucre. » Enfin, bien réchauffée et séchée, M. de Noé commanda qu’on attelât les chevaux à sa voiture, et il reconduisit lui-même ma mère chez son oncle. Il était deux heures quand ils arrivèrent, et en ce temps-là on soupait le soir et on dînait à cette heure. Monseigneur l’évêque, qui avait apporté dans son carrosse une douzaine de superbes oranges de Malte, dont on lui avait fait présent la veille, s’invita à dîner.

Lorsque ce prélat faisait cet honneur à la famille, ce qui arrivait très-souvent, madame Auger savait qu’il fallait se procurer un fromage à la crème de Chantilly, dont il était très-friand, ce qui fut exécuté par le seul domestique qui servait mes grands parents. Plusieurs fois l’évêque avait insisté, voyant le peu de serviteurs de cette maison, afin de garder un de ses laquais pour aider la mère et ses deux filles au service, et ce jour-là il insista plus que jamais, parce qu’il s’apercevait que ma bonne-