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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/215

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

dre patience contre le mistral. Ces vers nous ont vivement touchés, le mistral faisait voltiger nos manteaux et nous glaçait.

Nous avons dû aux ruines de Vaison une journée fort curieuse, et nous avons conquis des souvenirs durables. Voilà le plaisir d’être savant.


— Avignon, le 15 juin.

Ce matin je me promenais sur la route d’Orange avec le jeune comte de Ber…, qui a dix-neuf ans à peine : une jeune fille est venue à passer, cheminant sur son âne : un gamin de douze ans a pris l’âne par la queue et a sauté en croupe ; la jeune fille ne s’est pas fâchée. Une grosse charrette occupait le milieu de la route. Le charretier, énorme Provençal grossier, a menacé l’enfant, et, comme l’âne cheminait toujours au petit trot, emportant gaiement son double fardeau, le charretier a lancé un coup de fouet à l’enfant qui a jeté un cri.

Le comte de Ber… a tressailli. — Quelle inhumanité ! a-t-il dit.

— Je vais t’en donner autant, gringalet, s’est écrié le charretier, en jurant, et en s’avançant sur nous.

Le jeune comte, rapide comme un trait, a sauté sur l’énorme Provençal, l’a pris à la gorge et tellement serré, que le charretier a pâli, et le sang lui a couvert les lèvres. Quand il a été à vingt pas, le comte lui a jeté son fouet dont il s’était emparé. Toute ma vie j’aimerai ce jeune comte, qui, quoique fort riche, n’est point niais.

Les femmes d’Avignon sont fort belles ; comme j’admirais les yeux vraiment orientaux d’une de ces dames qui faisait des emplettes dans les boutiques de la place, on m’a dit qu’elle était Israélite.

J’ai trouvé une vue magnifique du haut du rocher calcaire des Dons, sur lequel au quatorzième siècle fut bâti le palais des papes. C’était une forteresse, et bien en prit à l’antipape Benoît XIII (Pierre de Luna), qui y soutint un siège fort prolongé