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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/21

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

l’Autriche et la Suisse, sans que ma femme elle-même pût me taxer de vaine curiosité.

En Italie, j’achetai quelques tableaux. Le goût des arts, qui ne fut d’abord qu’une consolation, mais à la vérité la seule que je pusse supporter, s’empara bientôt d’une âme qui, depuis longtemps, ne connaissait d’autres émotions que celles de la douleur la plus profonde. J’eus cette idée que, si je me livrais sans réserve au chagrin, une certaine personne ne trouverait plus en moi qu’un vieillard morose, jamais le sort nous permettait de nous revoir : cette pensée changea tout mon être.

J’avais compris que mon devoir strict était de remplacer la fille qu’il avait perdue auprès du vieux père de ma femme. Or, M. R…, élevé dans le commerce, ne connaît d’autre bonheur au monde que celui d’acheter et de vendre. Il a donc fallu continuer les affaires, et le sort, m’ayant refusé le bonheur de l’âme, s’est obstiné à me donner celui de la fortune. Mon beau-père est fort âgé ; quand je n’aurai plus de soins à lui donner, il me semble que je trouverai quelque plaisir à aller passer un an ou deux dans ces beaux climats où jadis j’ai trouvé une jeunesse si exempte de soucis et si gaie.

Avant donc de quitter la France, j’ai voulu la connaître. Après l’avoir parcourue comme un commis voyageur et avec la rapidité qu’exigent les affaires, ne pourrais je pas voyager maintenant en regardant autour de moi ? Malheureusement, je ne suis point tout à fait maître de mon temps ; le grand âge de mon beau-père lui donne une timidité inquiète, qui devient du malheur dès que je ne suis plus à ses côtés pour lui prouver que nos spéculations sont avantageuses.

Mon père, me voyant riche, fut heureux. Il a été mem-