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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/183

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

gance de propreté et la force presque virile rappellent les fraîches batelières des lacs de la Suisse. On va se promener sur la Saône vers l’île Barbe.

Les jours de dimanche et de fête surtout, toutes ces batelières sont assises sur le parapet du quai, rangées en ordre d’arrivée ; mais les plus jolies savent bien qu’elles seront choisies les premières par les étrangers. Elles leur adressent hardiment la parole, vantent l’agrément du voyage, décrivent les sites enchanteurs où elles vont vous conduire.

Les eaux de la Saône ont si peu de pente, que souvent il est difficile de deviner le sens dans lequel elles cheminent, et les forces d’une jeune fille suffisent de reste pour conduire une brêche. Il faut choisir deux batelières, les payer un peu plus que d’usage, et établir une sorte de rivalité entre elles.

Ce soir, obligé par les intérêts de la faillite à laquelle je demande 35,000 francs, d’aller dans la société de Bellecour, j’ai trouvé beaucoup d’esprit à un de ces messieurs qui se sont si bien battus sous les ordres de M. de Précy. Il me raconte que la consternation des amis de l’ancienne monarchie commença à la nomination de M. Turgot, qui fut fait ministre des finances (contrôleur-général) le 24 août 1774, et mit au service de l’opinion le despotisme ministériel. Quatre ans plus tard, Voltaire vint triompher à Paris du roi, du parlement et du clergé.

Ce brave officier de M. de Précy réduit les choses actuelles à leur expression la plus simple. Je ne donnerai pas ses objections. Je répondais ; Que peut-on regretter ? Souvent, sous le roi Louis-Philippe, les sept ministres ont été les sept hommes les moins arriérés parmi les Français. À une ou deux exceptions près, n’était-ce pas l’inverse sous Louis XVIII ? Souvent ce prince a choisi des hommes aimables, comme M. l’abbé de Montesquiou, qui le fit dater de la dix-neuvième année de son règne ; mais quand des hommes raisonnables ? Pour la Charte, elle ressemble fort, ce me semble, à la Bible, base de notre religion, et dans laquelle le plus habile ne peut trouver un mot ni de la messe ni