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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/17

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

cadeau de trois mille francs à sa fille unique. J’oubliais de dire que, pour avoir un appartement digne de nos meubles, nous étions venus occuper un second étage dans la maison de mon beau-père. Nous donnâmes une fête de fort bon goût pour pendre la crémaillère.

Ce fut dix-huit mois après que j’eus le malheur de perdre ma femme. Comme je n’avais pas d’enfant, j’eus l’idée de retourner aux colonies. Mon beau-père le sut et se mit à m’aimer avec passion. Un beau jour, pour me consoler un peu, dit-il, il me présenta un acte signé de lui qui, en considération de mon travail et de mon assiduité, m’admettait à la moitié des bénéfices. Un ami que j’avais et qui l’était aussi de mon beau-père, me dit que je serais un monstre si j’abandonnais ce malheureux père dans sa douleur. Je ne répondis pas tout de suite, de peur de passer pour un monstre. Le brave homme, occupé de sa santé, fort chancelante il est vrai, n’avait pas eu de douleur du tout de la perte de sa fille.

Nous en étions là, quand on vint me parler d’un second mariage, et voilà les idées sur lesquelles je délibérai toute une nuit, assis sur ma chaise, devant le corps de garde du Château-d’Eau. Je pesais, j’analysais chaque situation ; je me demandais bien sérieusement : à telle époque, par exemple, quand nous renouvelâmes notre mobilier et de l’acajou passâmes au palissandre, étais-je heureux ?

Le résultat que le lecteur prévoit fut que, moins d’un an après la mort de ma femme, pour qui j’avais été un fort bon mari, comme elle fut une excellente femme pour moi, je m’aperçus d’une chose dont j’eus une bien grande honte d’abord : c’est qu’à l’exception du premier moment d’angoisse qui avait été terrible, j’étais beaucoup plus heureux