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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/159

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

Elle en avait vingt-cinq et résistait depuis six ans à tous les hommages, lorsqu’elle alla passer l’automne au fameux château d’Uriage, près de Grenoble.

Au retour, elle quitta son magnifique logement rue Lafout, pour venir habiter ce petit hôtel, dans un quartier éloigné, et encore elle ne le loua pas tout entier. Elle ne prit que le premier étage. Un mois après, un jeune Grenoblois, qui avait un procès à suivre à Lyon, cherchait un logement bon marché, et s’accommoda du deuxième étage de la maison, dont le premier était occupé par la belle veuve. Il allait souvent à Grenoble : il revint d’un de ces voyages avec deux ou trois domestiques qui appartenaient, disait-il, à sa mère, et qui avaient l’air fort gauche.

C’étaient des maçons, qui, en trois jours qu’ils passèrent à Lyon dans l’appartement du jeune homme, lui firent un escalier commode, masqué par une armoire, et à l’aide duquel il pouvait descendre incognito chez madame Girer. On remarqua que, par une bizarrerie non expliquée, le jeune Dauphinois loua toute la diligence pour les trois domestiques de sa mère, et les accompagna jusqu’en Dauphiné ; il ne revint que le lendemain. Le procès prétendu dura longtemps ; ensuite le jeune homme trouva des prétextes pour rester à Lyon. Il prit le goût de la pêche, et pêchait souvent dans le Rhône sous les fenêtres de la maison qu’il habitait.

Pendant les cinq premières années qu’a duré cette intrigue, jamais elle ne fut soupçonnée. La dame était devenue plus jolie, mais en même temps fort dévote ; puis elle s’était plainte de sa santé, et vivait beaucoup chez elle. Le monsieur allait présenter ses devoirs à cette belle voisine une fois tous les ans, vers Noël. Lui-même passait pour dévot.

Cependant la dernière année, qui était la sixième de ce genre de vie, on commença à soupçonner qu’il pouvait bien y avoir quelque intelligence entre les deux voisins ; on prétendit, dans la maison, que la dame écrivait souvent au jeune Dauphinois ; lui, si rangé autrefois, ne rentrait plus le soir qu’à des