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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/158

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ŒUVRES DE STENDHAL.

rapide, majestueux, peut être large comme deux fois la Seine au pont Neuf, mais il a une tout autre tournure. Une ligue de belles maisons à cinq ou six étages, exposées au levant, mais par malheur bâties sous Louis XV, borde la rive droite du fleuve, en laissant toutefois un quai magnifique et garni en beaucoup d’endroits de deux rangées d’arbres ; l’autre rive, du côté du Dauphiné, n’a jusqu’ici que quelques petites maisons fort basses, et dont les jardins sont bordés par de grands peupliers d’Italie, arbres sans physionomie. Ces maisons et ces arbres ne gâtent point trop la vue. Au delà on aperçoit une plaine peu fertile, plus loin les sommets des montagnes du Dauphiné, et à quarante lieues, sur la gauche, au milieu des nues, un petit trapèze couvert de neige, c’est le mont Blanc. On peut juger de la pureté de l’air qu’on respire dans ces maisons, qui ont la vue du mont Blanc ! On est tout à fait à la campagne, et pourtant au centre de Lyon.

Cette vue du quai Saint-Clair est assurément vaste et imposante. Les trottoirs garnis d’arbres, qui courent le long du Rhône, ont une lieue d’étendue. Pour trouver quelque chose à comparer à ceci, il faut songer à la vue que l’on a des maisons situées, à Bordeaux, sur le quai de la Garonne et dans les environs des allées d’arbres qui ont succédé au château Trompette. Le Rhône est un fleuve trop sauvage pour avoir des bateaux. La Garonne a des vaisseaux arrivant tous les jours de Chine ou d’Amérique avec la marée ; et d’ailleurs, à une lieue par delà la rivière, la vue s’arrête sur une colline admirable et couverte d’arbres, dont plusieurs sont fort grands. Nous avons passé en nous promenant devant un petit hôtel situé sur les bords du Rhône, près de la barrière par laquelle on sort pour aller à Genève.

— Ah ! c’est la maison de la pauvre madame Girer de Loche, a dit un de ces messieurs. Curiosité de ma part en remarquant l’air attendri du dîneur qui parlait ; questions : voici la longue réponse :

Madame de Loche était une jeune veuve, riche, jolie, aimable. Elle avait perdu à dix-neuf ans un mari épousé par amour.