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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/153

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MÉMOIRES D’UN TOURISTE.

pour avoir un rendez-vous dans l’obscurité, et ce n’était pas lui qui s’y présentait.

Dites-nous, Pétrone, combien de fois vous vous êtes battu en Espagne ?

— Trois fois, mais de petits duels à l’épée, peu dangereux.

— Et sur les trois fois, répond Brémont, il s’est battu deux pour moi ; rien de plus commode.

J’ai compris que c’est Saint-Vernange qui tient la bourse. Brémont ne lui permet de lui parler argent que le premier et le quinze de chaque mois ; alors, comme ils disent, on fait la caisse ; c’est un jour malheureux.

(Hélas ! depuis le souper de Lyon les choses ont bien changé. Rien n’a jamais troublé la singulière amitié de Saint-Vernange et de Brémont. Celui-ci a enfin hérité de sa tante de Rotterdam ; il s’agissait de soixante-dix ou quatre-vingt mille livres de rente. Il prend un passe-port pour Paris, donne un admirable souper pour célébrer la bienvenue de l’héritage et prendre congé de ses amis de Hollande. À la fin du souper, il se plaint d’un mal à la tête ; deux heures après il n’était plus.

Le pauvre Pétrone désolé a envoyé chercher le juge, a fait mettre le scellé partout et a disparu. On le dit dans un couvent de trappistes ; il en sortira bientôt. Le père de Brémont, qui hérite, a trouvé vingt-trois mille francs dans le portefeuille de son fils, et tous ses bijoux à leur place.)


— Lyon, le 1er juin 1857.

Je suis allé à Saint-Étienne par le chemin de fer[1] ; mais en vérité je ne puis dire autre chose de cette ville, sinon que j’y ai vendu deux mille cinq cents francs payables en marchandises une créance de quatre mille que je croyais absolument sans

  1. L’imprudence et l’étourderie françaises amènent la mort d’une quantité étonnante de pauvres diables sur ce chemin de fer. Chaque semaine il y a des accidents. Ce serait une addition curieuse à faire.