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Page:Stendhal - Mémoires d’un Touriste, I, Lévy, 1854.djvu/12

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ŒUVRES DE STENDHAL.

directeur était l’ami de mon père, et j’eus quatre ou cinq heures par jour pour terminer mon éducation.

Mon père disait qu’en ce siècle de laisser-aller, tout tend à faire des hommes médiocres.

— Je ne sais, ajoutait-il, si vous êtes destiné à être un homme distingué ; du moins, vous serez un homme instruit.

D’après ce système fort exactement suivi, je n’ai pas eu le temps d’être jeune. À dix-huit ans, le bureau envahit tout mon temps et m’occupait dix ou douze heures par jour. Je suppose maintenant que c’est mon père qui prenait soin de ne pas me laisser le temps de mal faire. Le fait est que je suis une victime du travail.

J’étais depuis trois ans dans les douanes quand, tout à coup, on m’envoya exercer mon métier aux colonies. Je ne sais quel nigaud m’avait dénoncé comme un libéral à mon directeur, lequel enchérit encore et envoya à Paris une note détestable sur mon compte. Ils me déclarèrent homme d’opinions fort dangereuses, et Dieu sait si, à dix-neuf ans, après un travail de huit heures dans un bureau étouffé, je songeais à autre chose qu’à obtenir un regard des femmes aimables que le hasard me faisait rencontrer. Mais je ne leur en veux point : ces messieurs avaient tout l’esprit de leur gouvernement.

J’arrivai donc dans la colonie avec un brevet d’homme dangereux. Ce qui me frappa le plus, c’est qu’on me réveillait le matin pour prendre du café.

Afin de me venger du gouvernement qui m’exilait, j’appris l’anglais, et je me mis à étudier le libéralisme.

Je serais encore dans ce pays, qui avait fini par me plaire, et où j’ai béni vingt fois le directeur à ailes de pi-