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Page:Stendhal - Chroniques italiennes, Lévy, 1855.djvu/341

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état ne s’était pas encore avisé de s’indigner de ses fers, ou plutôt de ses désavantages ; la vie s’écoulait doucement en France. L’ambition, l’envie, l’atroce pauvreté qui nous brûlent, étaient impossibles alors ; en ce temps-là, mon père m’eût acheté quelque charge de judicature, et, a vingt ans, en entrant dans la carrière, j’aurais vu distinctement la place que je devais occuper à soixante. La fixité de la place m’eût donné celle des dépenses ; je n’aurais pas été au désespoir, parce que je ne puis changer mon ameublement tous les deux ans, comme le banquier mon voisin, ou bien parce que ma femme n’a pas des mardis comme son amie madame Blanchard.

M’appelant naturellement Boisvin, je me serais intitulé Boisvin de Blainville, lieutenant du bailliage de ***. Mon fils aurait été M. de Blainville, et je n’eusse plus songé qu’à m’amuser. J’aurais fait des miracles dans ma place, ou je me serais conduit comme un vrai paresseux, et je serais mort toujours lieutenant du bailliage de ***. Aurais-je songé à être vexé, toutes les fois que je rencontre mon voisin le substitut, lequel vient d’obtenir la croix à la suite de la condamnation de son sixième journaliste ?

Que si le problème entre les deux genres de vie : la gaieté insouciante de 1759, ou la haute et sévère raison de 1836, est à peine douteux pour un bourgeois, que sera-ce, si je me suppose fils d’im homme de finance, ou d’un marquis de province, entrant dans la vie avec trente mille livres de rente, vers 1739 ?

Le seigneur de mon village, M. de Saint-Vincent,