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Page:Stendhal - Chroniques italiennes, Lévy, 1855.djvu/150

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souvent par le malheur des autres ; je commis des injustices. Je me voyais, à trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependant parfaitement malheureuse. Alors se présenta ce pauvre homme, qui était la bonté même, mais l’ineptie en personne. Son ineptie fit que je supportai ses premiers propos. Mon ame était si malheureuse par tout ce qui m’environnait depuis ton départ, qu’elle n’avait plus la force de résister à la plus petite tentation. T’avouerai-je une chose bien indécente ? Mais je réfléchis que tout est permis à une morte. Quand tu liras ces lignes, les vers dévoreront ces prétendues beautés qui n’auraient dû être que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me fait de la peine ; je ne voyais pas pourquoi je n’essaierais pas de l’amour grossier, comme toutes nos dames romaines ; j’eus une pensée de libertinage, mais je n’ai jamais pu me donner à cet homme sans éprouver un sentiment d’horreur et de dégoût qui anéantissait tout le plaisir. Je te voyais toujours à mes côtés, dans notre jardin du palais d’Albano, lorsque la Madone t’inspira cette pensée généreuse en apparence, mais qui pourtant, après ma mère, a fait le malheur de notre vie. Tu n’étais point menaçant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours ; tu me regardais ; alors j’éprouvais des momens de colère pour cet autre homme, et j’allais jusqu’à le battre de toutes mes forces. Voilà toute la vérité, mon cher Jules ; je ne voulais pas mourir sans te la dire, et je pensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m’ôterait l’idée de mourir. Je n’en vois que mieux quelle eût été ma joie en te revoyant,