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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/94

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comment il veut, et ses idées étaient bien changées ; celles de son père ne l’étaient point. Le marquis voyait avec une sorte d’horreur un jeune gentilhomme se passionner pour les livres ; il craignait toujours quelque rechute, et c’était un de ses grands motifs pour désirer le prompt mariage d’Octave.

On jouissait des derniers beaux jours de l’automne, qui, à Paris, est le printemps ; madame de Malivert dit à son fils : Vous devriez monter à cheval. Octave ne vit dans cette proposition qu’un surcroît de dépense, et comme les plaintes continuelles de son père lui faisaient croire la fortune de sa famille bien plus réduite qu’elle ne l’était en effet, il refusa longtemps : à quoi bon, chère maman ? répondait-il toujours ; je monte fort bien à cheval, mais je n’y trouve aucun plaisir. Madame de Malivert fit amener dans l’écurie un superbe cheval anglais dont la jeunesse et la grâce firent un étrange contraste avec les deux anciens chevaux normands qui, depuis douze ans, s’acquittaient du service de la maison. Octave fut embarrassé de ce cadeau ; pendant deux jours il en remercia sa mère ; mais le troisième, se trouvant seul avec elle, comme on vint à parler du cheval anglais : Je t’aime trop pour te remercier encore, dit-il en prenant la main de madame de Malivert et la pressant contre ses lèvres ; faut-il qu’une fois en sa vie ton fils n’ait pas été sincère avec la personne qu’il aime le mieux au monde ? Ce cheval vaut 4,000 fr., tu n’es pas assez riche pour que cette dépense ne te gêne pas.

Madame de Malivert ouvrit le tiroir d’un secrétaire : Voilà mon testament, dit-elle ; je te donnais mes diamants, mais sous une condition expresse, c’est que tant que durerait le produit de leur vente, tu aurais un cheval que tu monterais quelquefois par mon ordre. J’ai fait vendre en secret deux de ces diamants pour avoir le bonheur de te voir un joli cheval de mon vivant. L’un des plus grands sacrifices que m’ait