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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/72

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… » Mais à cinquante-six ans, je rentre à Paris, dans une chambre au cinquième étage, donnant au midi, dussé-je y faire des souliers ; sans la crainte de vous déplaire, ce serait déjà fait. Dans les accès d’ennui noir, quand par ennui, enfermé chez moi à six heures du soir, mon dîner me fait mal, j’ai été jusqu’à discuter le projet de me brouiller avec vous et Colomb, en rentrant à Paris, pour ne pas essuyer vos justes reproches ; mais cela m’a fait horreur ! »

Il y a là un abandon, une candeur, qui désarment ; il ne peut plus y avoir de blâme pour celui qui se juge avec une telle sévérité.

À la faveur d’un nouveau congé, Beyle arriva à Paris le 24 mai 1836, et y séjourna jusque vers la fin de juin 1839. Il reprit pendant ces trois années ses anciennes habitudes, écrivant des romans et des nouvelles, prenant ses repas au Café anglais, se montrant, de neuf heures à minuit, dans les salons en vogue, soit par l’esprit qu’on prêtait aux maîtres de la maison, soit par leurs titres ou par leur réputation dans le monde élégant. Cependant, comme à la longue ces plaisirs pouvaient offrir quelque monotonie, Beyle quittait Paris pour quinze jours, six semaines, trois mois même et faisait des excursions en France, en Espagne, en Écosse, en Irlande, s’apercevant souvent, un peu tard, du vide de sa bourse, déjà allégée de la moitié de son traitement, par suite du congé.

Beyle songea souvent à se marier ; chaque fois qu’il voyait un ménage heureux ou supposé tel, l’idée lui venait de prendre femme. Ces accès, dont la fréquence diminuait avec la marche des années, duraient ordinairement vingt-quatre heures, deux jours au plus. Pendant ce temps, il interrogeait minutieusement ses amis sur tout ce qui pouvait se rapporter aux formalités à remplir, aux cérémonies civiles et religieuses, aux cadeaux indispensables, aux dépenses qu’entraînait la tenue d’une maison, etc. Une fois ses notes réunies, il entrevoyait les impossibilités, rentrait dans ses habitudes et ne pensait plus au mariage pendant deux ou trois ans. C’était, on peut le supposer, ce qu’il avait de mieux à faire ; car, d’après ce qui précède, le lecteur a pu s’apercevoir que Beyle ne convenait guère à la vie de ménage.