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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/71

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adressés au sujet de ses rôles dans la comédie. Beyle a eu dans sa vie une faiblesse de même nature. Après avoir lancé tant d’épigrammes contre les gens à cordon, lui-même reçut la croix de la Légion d’honneur, en 1835, pour ses travaux comme homme de lettres, et sur la proposition du ministre de l’instruction publique. Chacun put croire qu’il avait été servi selon son goût : tout le monde se trompait ; c’est comme administrateur, comme consul, que Beyle aurait voulu recevoir cette distinction, et il fut profondément blessé de ne la devoir qu’au titre d’écrivain. Ceci pourra paraître incroyable aux personnes qui l’ont entendu si souvent mettre les travaux de l’esprit au-dessus de ceux du bon sens et de la froide raison.

Cette singulière disposition à la bizarrerie, que l’on remarquait chez Beyle, il n’hésitait pas à en faire l’aveu, lorsque quelque circonstance particulière le portait à considérer cet acte de sincérité comme un devoir. Pour preuve, je citerai les phrases suivantes, tirées d’une lettre qu’il écrivait le 25 février 1836, à l’un de ses amis à Paris.

« Vous avez cent mille fois raison ; je m’étonne encore que l’on ne m’ait pas étranglé. Je m’étonne, mais sérieusement, d’avoir un ami qui veuille bien me souffrir. Je suis dominé par une furie ; quand elle souffle, je me précipiterais dans un gouffre avec plaisir, avec délices, il faut le dire. Et, cependant, avant-hier, j’ai eu cinquante-trois ans et un mois !

» Ne me répondez pas, car cela vous fatigue ; mais laissez-moi vous écrire, cela m’adoucit l’âme.

» Je le sens vivement ; l’étonnant, c’est qu’on me souffre. Quel malheur d’être différent des autres ! Ou je suis muet et commun, même sans grâce aucune, ou je me laisse aller au diable qui m’inspire et me porte.

» À force de tâter mon ennui dans tous les sens, j’ai découvert le comment de ma douleur. Le matin, quand ce n’est pas jour de courrier, ou quand il n’y a rien à faire, je travaille ferme de midi à cinq ou six heures. Mais le soir j’ai besoin d’être distrait complètement de mes idées du matin ; si j’y pense le soir, le lendemain, quand je veux me remettre au travail, je suis dégoûté de mes idées ; alors je flâne avec les ennuyés et m’ennuie encore plus qu’eux.