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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/69

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Indépendamment du peu de ressources de société que Beyle y trouvait, sa santé s’accommodait mal du climat : il avait régulièrement la fièvre pendant trois mois de l’année. En juillet 1835, il demanda d’échanger ce consulat contre un de ceux en Espagne, afin d’échapper à l’action malfaisante de l’aria cattiva qui règne, une partie de la belle saison, sur cette portion du littoral de la Méditerranée. Le ministre refusa, ou n’eut peut-être pas la possibilité de satisfaire à ce vœu.

Ses seuls moments agréables, dans sa triste résidence, étaient ceux où le bateau à vapeur, par un heureux hasard, déposait sur le rivage, parmi la cohue des touristes européens, quelque homme d’esprit de Paris. Mais on ne s’arrête guère à Civita-Vecchia : c’est uniquement un point de passage, d’où l’on fuit à tire-d’aile. Beyle mettait à profit ces rares accidents de sa vie monotone ; il s’informait à la hâte de tout ce que l’on disait, de tout ce que l’on écrivait à Paris ; soupirant sans cesse après cet Eldorado, dont le charme s’évanouissait régulièrement pour lui après deux mois de séjour consécutif.

J’ai trouvé dans une composition de Beyle, restée inachevée, son portrait fait par lui-même sous le nom de Roizard. Bien qu’un peu idéalisé, plusieurs parties de cette composition m’ont paru d’une grande vérité. Voici ce portrait, sans le moindre changement, et tel qu’il l’a tracé d’un premier jet.

« Du caractère, en apparence, le plus changeant ; un mot, quelquefois, l’attendrissait jusqu’aux larmes ; d’autres fois, ironique, dur, par crainte d’être attendri et de se mépriser ensuite comme faible. C’était un homme assez grand, de plus de quarante ans. Ses traits étaient grands, point beaux, mais extrêmement mobiles. Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions. Et c’est ce qui mettait son orgueil au désespoir. Lorsqu’il craignait ce malheur, il était brillant, amusant, rempli des saillies les plus imprévues ; il électrisait ses auditeurs, et rendait le bâillement impossible dans le salon où il se trouvait. Dans ces moments, il inspirait les aversions les plus vives ou des transports d’admiration. Il est impossible de se montrer plus brillant et plus homme d’esprit, disaient ses admirateurs. Mais la vivacité et l’imprévu