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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/66

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beaucoup de dépenses pour cette terrasse, qu’il fit garnir des deux côtés de caisses de châtaignier, dans lesquelles on cultivait un nombre infini de fleurs odorantes. Tout était joli et gracieux sur cette terrasse, théâtre de mes principaux plaisirs pendant dix ans (de 89 à 99).

» Je quittai l’école centrale après les examens de 1799. Alors les aristocrates attendaient les Russes à Grenoble ; ceux qui savaient leur Horace, disaient à demi-voix :

O rus, quando ego te aspiciam !

» Mon amour pour la musique a peut-être été ma passion la plus forte et la plus coûteuse ; elle dure encore à cinquante-six ans et plus vive que jamais. Combien de lieues ne ferais-je pas à pied, et à combien de jours de prison ne me soumettrais-je pas pour entendre Don Juan ou le Matrimonio segreto ; et je ne sais pour quelle autre chose je ferais cet effort.

» Ce n’est qu’en arrivant à Paris, en 1799, que je me suis douté qu’il y avait une autre prononciation que celle du Dauphiné. Dans la suite, j’ai pris des leçons du célèbre Larive et de Dugazon, pour chasser les derniers restes du parler traînard de mon pays. Il me reste l’accent ferme et passionné du Midi, qui décèle sur-le-champ la force du sentiment, la vigueur avec laquelle on aime, ou on hait ; singulière partout, et voisine du ridicule à Paris.

» Quand je me mets à écrire, je ne songe plus à mon beau idéal littéraire ; je suis assiégé par des idées que j’ai besoin de noter. Je suppose que M. V… est assiégé par des formes de phrases ; et ce qu’on appelle un poëte, M. Delille, ou Racine, par des formes de vers. Corneille était agité par des formes de répliques. Comme mon idée de perfection a changé tous les six mois, il m’est impossible de noter ce qu’elle était vers 1795 ou 1796. — La seule chose que je voie clairement, c’est que depuis vingt ans mon idéal est de vivre à Paris, dans un quatrième étage, écrivant un drame ou un roman.

» À vrai dire, je ne suis rien moins que sûr d’avoir quelque talent, pour me faire lire ; je trouve quelquefois beaucoup de plaisir à écrire : voilà tout. — S’il y a un autre monde, je ne manquerai pas d’aller voir Montesquieu ; s’il me dit : « Mon