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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/63

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rien à attendre d’elle ; mais ses amis s’occupèrent de lui, et le 25 septembre 1830, il reçut le brevet de consul de France à Trieste. Le 6 novembre suivant, il quitta Paris et se rendit à son poste.

Trieste ne lui plut guère ; il le trouva triste et froid ; Venise n’étant qu’à trente-trois lieues, il y fit de fréquentes excursions, et se lia d’amitié avec le poëte Joseph Buratti, qu’il avait connu antérieurement. Après la mort de Buratti, arrivée à Venise en 1832, Beyle inséra dans le supplément du sixième volume de la biographie publiée par M. Furne, une notice sur cet écrivain. La lettre dont elle était accompagnée contenait des détails qu’on sera peut-être bien aise de trouver ici.

« Je me promenais avec Buratti presque tous les jours, de neuf heures à minuit, en décembre 1830 et mars 1831. Nous soupions ensemble, après minuit, de deux heures à trois heures et demie, dans le café de la place Saint-Marc, voisin du café Florian, du côté de la Piazzetta. Je l’aimais tendrement. C’était alors un joli garçon de quarante-cinq ans, toujours fort bien mis. La figure était charmante et fine, l’œil peu animé, excepté après avoir récité trois cents vers. Nous dînions chez madame la comtesse Polcastro ; ses vers nouveaux faisaient le charme des soirées de madame Polcastro. Le père de Buratti ne lui avait laissé qu’une bague de six cents francs, au lieu de quatre cent mille francs dont son patrimoine devait se composer. Je ne sais comment Buratti s’était fait dix à douze mille livres de rente. Il avait épousé sa servante, à cause de l’habitude, disait-il. Il eut vers 1820 le seul chagrin de sa vie : ce fut la perte d’un fils âgé de sept ans.

» Le marquis Marrucci, dont Buratti se moque dans l’Eléfantéide, a quatre-vingt mille livres de rente et jouit à Venise du plus grand crédit ; c’est un roué russe qui aurait bien pu fane noyer le poëte dans quelque canal. La satire de Buratti contre le consul de France M. Mimault vaut mieux qu’aucune de celles de Boileau ; mais quinze cent mille personnes lisent le Vénitien, et dix millions de Français, plus cinq millions d’étrangers, peuvent lire Boileau, ou du moins l’achètent.

» Le gouvernement autrichien détestait Buratti, mais n’osait pas l’exiler, car les formes de ce gouvernement établi par