Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/53

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


règle de conduite, si d’impérieuses convenances n’eussent, parfois, élevé des barrières, devant lesquelles il lui semblait impossible de ne pas s’arrêter. Il aimait singulièrement aussi à défigurer son nom, en y retranchant, ou ajoutant quelque lettre ; c’était également un plaisir charmant pour lui, de s’attribuer un titre ou une profession supposés. Une fois entré dans cette voie, il en usait de même à l’égard de sa famille. Obligé de donner son adresse au tailleur ou au bottier, ce n’était qu’exceptionnellement qu’il leur livrait son nom ; cela donnait lieu souvent à des quiproquo où sa gaieté trouvait un aliment. Ainsi, on le demandait tour à tour sous les noms de : Bel, Bell, Beil, Lebel, etc. Quant à son état, c’était au caprice du moment qu’était réservé le soin de le baptiser : à Milan, il se donnait pour officier supérieur de dragons, licencié en 1814, et fils d’un général d’artillerie. Tous ces petits contes n’étaient que plaisants ; jamais il n’en retira d’autre avantage qu’un peu d’amusement pour lui.

Sa vie s’écoulait assez paisiblement à Milan, entre l’étude, des affections de cœur, et ce dolce far niente, qui occupe une si grande place dans les habitudes des gens riches de la Lombardie, lorsque en avril 1821, la police autrichienne le supposa, très-gratuitement, affilié à la secte des Carbonari. Elle le pria poliment de s’éloigner des États de S. M. I. et R. En pareil cas, il ne s’agit pas de discuter, de tenter une justification ; il faut obéir. Vingt-quatre heures après cet avis bienveillant (car on pouvait l’envoyer sans façon au Spielberg), il prenait la route de France ; mais le désespoir dans l’âme, car il laissait à Milan tout ce qui, pour lui, en ce moment, constituait le bonheur.

En rentrant à Paris, Beyle s’y trouva singulièrement isolé. La société dans laquelle il avait vécu au temps de l’empire était dispersée, n’existait même plus ; les proscriptions l’avaient brisée, et plusieurs des hauts fonctionnaires de Napoléon s’étaient dégradés par une longue série de bassesses. Beyle n’avait donc aucune ressource de ce côté ; et cependant il éprouvait vivement le besoin de voir le monde, et le monde à la fois élégant et instruit.

L’Histoire de la peinture en Italie, publiée en 1817, mais