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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/50

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(1814), le jour même où le sénat proclamait la déchéance de l’Empereur.

La fortune de Beyle s’évanouit avec celle de Napoléon ; il perdit tout, présent, avenir, et prit gaiement la chose. On était même tant soit peu étonné de voir un des fonctionnaires de l’empire se réjouir de la chute du « despote qui avait volé la liberté à la France, » et montrer une sorte d’engouement pour les semblants de libéralisme de la restauration. Ceci paraissait d’autant plus étrange, que le fervent néophyte ne faisait rien pour capter la bienveillance du nouveau gouvernement, qu’il refusait même le concours que lui offraient, dans ce but, plusieurs de ses amis. Peut-être vit-il uniquement dans le changement de sa position un moyen naturel de s’affranchir de toute entrave, et de mener cette vie de cosmopolite, à laquelle il s’est abandonné depuis lors sans réserve. L’épigraphe de son existence semblait être cette maxime tirée d’un petit volume du dernier siècle :

« L’univers est une espèce de livre dont on n’a lu que la première page, quand on n’a vu que son pays. »

Il résolut d’en feuilleter encore d’autres, et la note suivante, trouvée dans ses papiers, motive sa détermination d’une manière assez originale.

« 5 juin 1814, en ne trouvant pas mon nom parmi ceux des pairs.

» Heureusement le luxe me touche peu ; ou plutôt il m’embarrasse. Je sens fort bien la possibilité de vivre à Paris, dans une chambre au quatrième, avec un habit propre, une femme qui vienne le battre le matin, et mes entrées aux Français, ou plutôt à l’Odéon[1] que j’aime.

» Mais la vanité, la considération, s’opposent à ce genre de vie. M. Doligny ne me recevra plus de la même manière, quand il saura que je vis avec six mille francs. Cela me serait insupportable. Il faut donc quitter Paris.

» Par un second bonheur, Paris m’ennuie depuis longtemps et j’aime l’Italie où, avec mes six mille francs et deux dîners par mois, chez l’ambassadeur, je serai considéré. »

  1. Occupé alors par la troupe italienne.