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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/35

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se tira sain et sauf de routes à peine tracées sur des rochers en pente couverts de neige, de glace, et par un froid aigre, malgré le soleil de mai.

Le capitaine Burelviller croyait toute notre armée à quarante lieues en avant, lorsqu’ils en trouvèrent une brigade arrêtée devant le fort de Bard[1], situé entre Aoste et Ivrée. Cette forteresse, bâtie sur un mamelon conique et entre deux montagnes, à vingt-cinq toises l’une de l’autre, ayant le torrent de la Doria qui coule à son pied, fut, pour nos soldats, un obstacle plus considérable que celui du grand Saint-Bernard lui-même. Toutefois, la ville de Bard étant tombée en notre pouvoir, le 25 mai, pendant que deux régiments faisaient le siège du fort, le gros de l’armée française continua sa marche à travers la ville avec de grandes difficultés, mais emmenant cependant son artillerie avec elle. C’est devant le fort de Bard que Beyle vit le feu pour la première fois ; une canonnade épouvantable, retentissant au milieu de ces rochers si hauts et dans une vallée si étroite, le rendit fou d’émotion.

Le général Lannes étant entré de vive force à Ivrée le 24 mai, toute l’armée de réserve y arriva les 26 et 27. Beyle assista à Ivrée à une représentation du Matrimonio segreto, de Cimarosa, qui l’affecta délicieusement. Ce fut, m’a-t-il répété souvent, l’un des plus grands plaisirs de sa vie.

Beyle fit son entrée à Milan dans les premiers jours de juin (1800) ; c’est-à-dire, par une charmante matinée de printemps. M. Martial Daru, qu’il rencontra au détour d’une rue, le conduisit à la casa Dadda ; jamais ravissement ne fut plus complet que celui du jeune voyageur ! Tout le charmait dans cette grande ville, l’architecture, la peinture, la musique, les femmes, la société, avec sa physionomie demi-étrangère. Et puis, comment ne pas participer aux émotions patriotiques, tant italiennes que françaises, que faisait naître la présence du premier consul à Milan. C’était, il faut en convenir, une admirable époque d’espérances pour tous les cœurs généreux !

  1. Le fort de Bard se rendit le 1er juin.