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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/285

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d’Armance, eut la faiblesse, bien grande à ses yeux, de retarder son départ de huit jours, qu’il employa à visiter avec elle la sainte Baume, le château Borelli et les environs de Marseille. Il était attendri du bonheur de sa jeune épouse. Elle joue la comédie, se disait-il, et sa lettre de Méry me le prouve évidemment ; mais elle la joue si bien ! Il eut des moments d’illusion où la félicité parfaite d’Armance finissait par le rendre heureux. Quelle autre femme au monde, se disait Octave, même par des sentiments plus sincères, pourrait me donner autant de bonheur ?

Enfin, il fallut se séparer ; à peine embarqué, Octave paya cher ces moments d’illusion. Pendant quelques jours il ne se trouva plus le courage de mourir. Je serais le dernier des hommes, se disait-il, et un lâche à mes propres yeux, si d’après ma condamnation prononcée par le sage Dolier, je ne rends pas bientôt Armance à la liberté. Je perds peu de chose à quitter la vie, ajoutait-il en soupirant ; si Armance joue l’amour avec tant de grâce, ce n’est qu’une réminiscence, elle se rappelle ce qu’elle sentait pour moi autrefois. Je n’aurais pas tardé à l’ennuyer. Elle m’estime probablement, mais n’a plus pour moi de sentiment passionné, et ma mort l’affligera sans la mettre au désespoir. Cette cruelle certitude finit par faire oublier à Octave la divine beauté d’Armance enivrée de bonheur, et se pâmant dans ses bras la veille de son départ. Il reprit du courage, et dès le troisième jour de navigation, avec le courage la tranquillité reparut. Le vaisseau se trouvait par le travers de l’île de Corse. Le souvenir d’un grand homme mort si malheureux apparut à Octave et vint lui rendre de la fermeté. Comme il pensait à lui sans cesse, il l’eut presque pour témoin de sa conduite. Il feignit une maladie mortelle. Heureusement le seul officier de santé qu’on eût à bord était un vieux charpentier qui prétendait se connaître à la fièvre, et il fut le premier trompé par le délire et l’état affreux d’Oc-