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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/276

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sins de l’idée qu’il voulait inspirer, laissa le volume dans la chambre du commandeur.

Il lui en parla bien dix fois avant que M. de Soubirane eût l’idée de brouiller les deux amants par de fausses lettres.

Il en fut si fier que d’abord il s’exagéra son importance ; il en parla dans ce sens au chevalier qui eut horreur d’un moyen si immoral, et le soir partit pour Paris. Deux jours après le commandeur en lui parlant revint sur cette idée. Une supposition de lettre est atroce, s’écria le chevalier. Aimez-vous votre neveu avec une affection assez vive pour que la fin puisse justifier le moyen ?

Mais le lecteur est peut-être aussi las que nous de ces tristes détails ; détails où l’on voit les produits gangrenés de la nouvelle génération lutter avec la légèreté de l’ancienne.

Le commandeur prenant toujours en pitié la candeur du chevalier lui prouva que, dans une cause à peu près désespérée, le moyen le plus sûr d’être battu était de ne rien tenter.

M. de Soubirane prit sans affectation sur la cheminée de sa sœur plusieurs échantillons de l’écriture d’Armance, et obtint facilement de son calqueur des copies qu’il était difficile de distinguer des originaux. Il bâtissait déjà pour la rupture du mariage d’Octave les suppositions les plus décisives sur les intrigues de l’hiver, les distractions du bal, les propositions avantageuses qu’il pourrait faire faire à la famille. Le chevalier de Bonnivet admirait ce caractère. Que cet homme-là n’est-il ministre, se disait-il, les plus hautes dignités seraient à moi. Mais avec cette exécrable charte, les discussions publiques, la liberté de la presse, jamais un tel être ne serait ministre, de quelque haute naissance qu’il pût se vanter. Enfin après quinze jours de patience, le commandeur eut l’idée de composer une lettre d’Armance à Méry de Tersan, son amie intime. Le chevalier fut pour la seconde fois sur le point de tout abandonner. M. de Soubirane avait employé deux jours