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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/275

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chaient leurs lettres dans l’intérieur de la caisse d’un oranger portant tel numéro.

Une telle imprudence parut incroyable au chevalier de Bonnivet ; il laissa le commandeur y rêver. Voyant au bout de huit jours que M. de Soubirane ne trouvait rien au delà de l’idée commune de lire les phrases d’amour de deux amants, il le fit souvenir adroitement que parmi vingt goûts différents il avait eu, pendant six mois, celui des lettres autographes ; le commandeur employait alors un calqueur fort habile. Cette idée parut dans cette tête, mais ne produisit rien. Elle y était cependant à côté d’une haine très-vive.

Le chevalier hésitait beaucoup à se hasarder avec un tel homme. La stérilité de son associé le décourageait. D’ailleurs, au premier revers il pouvait tout avouer. Heureusement le chevalier se souvint d’un roman vulgaire où le personnage méchant fait imiter l’écriture des amants et fabrique de fausses lettres. Le commandeur ne lisait guère, mais il avait adoré les belles reliures. Le chevalier se résolut à tenter un dernier essai ; s’il ne réussissait pas, il abandonnait le commandeur à toute l’aridité de ses moyens. Un ouvrier de Thouvenin magnifiquement payé travailla nuit et jour et revêtit d’une reliure superbe le roman où l’on employait l’artifice de fabriquer des lettres. Le chevalier prit ce livre magnifique, l’apporta à Andilly et tacha avec du café la page où la supposition des lettres était expliquée.

Je suis au désespoir, dit-il un matin au commandeur, en entrant dans sa chambre. Madame de *** qui est folle de ses livres, comme vous savez, a fait relier d’une manière admirable ce roman pitoyable. J’ai eu la sottise de le prendre chez elle, j’ai taché une page. Vous qui avez rassemblé ou inventé des secrets étonnants pour tout, ne pourriez-vous pas m’indiquer le moyen de fabriquer une page nouvelle ? Le chevalier, après avoir beaucoup parlé et employé les mots les plus voi-