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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/272

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est de vous tenir loin de nous, et sa surprise fut égale à sa joie, quand, une demi-heure après avoir écrit, elle vit paraître Octave qui était venu attendre sa réponse à Labarre près d’Andilly.

Les jours qui suivirent furent parfaitement heureux. Les illusions de la passion qui animait Armance étaient si singulières, que bientôt elle se trouva habituée à aimer un assassin. Il lui semblait que tel devait être au moins le crime dont Octave hésitait à s’avouer coupable. Son cousin parlait trop bien pour exagérer ses idées, et il avait dit ces propres mots : Je suis un monstre.

Dans la première lettre d’amour qu’elle lui eût écrite de sa vie, elle lui avait promis de ne pas lui faire de questions ; ce serment fut sacré pour elle. La lettre qu’Octave lui avait répondue était un trésor pour elle. Elle l’avait relue vingt fois, elle prit l’habitude d’écrire tous les soirs à l’homme qui allait être son époux ; et comme elle aurait eu quelque honte de prononcer son nom devant sa femme de chambre, elle cacha sa première lettre dans la caisse de cet oranger qu’Octave devait bien connaître.

Elle le lui dit d’un mot un matin comme on se mettait à table pour déjeuner. Il disparut sous prétexte d’un ordre à donner, et Armance eut le plaisir inexprimable, lorsqu’il rentra un quart d’heure après, de trouver dans ses yeux l’expression du bonheur le plus vif et de la plus douce reconnaissance.

Quelques jours après, Armance osa lui écrire : « Je vous crois coupable de quelque grand crime ; l’affaire de toute notre vie sera de le réparer, s’il est réparable ; mais, chose singulière, je vous suis peut-être plus tendrement dévouée encore qu’avant cette confidence.

» Je sens ce qu’a dû vous coûter cet aveu, c’est le premier grand sacrifice que vous m’ayez jamais fait, et, vous le dirai-je,