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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/27

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phe qui dut singulièrement flatter son jeune amour-propre. Il suivait le cours de grammaire générale, professé avec distinction par M. l’abbé Gattel ; tout indiquait chez lui une telle supériorité sur ses condisciples, qu’au jour de l’examen aucun d’eux ne voulut en subir l’épreuve. Beyle parut donc seul devant les examinateurs ; il répondit pendant deux heures consécutives, avec une grande netteté, à toutes les questions qui lui furent adressées sur cette branche de l’enseignement, et reçut les diverses couronnes dont le programme l’avait dotée.

Pendant quatre années (1795 à 1799), ses succès furent éclatants dans les divers cours qu’il suivit ; il y obtint constamment tous les premiers prix, disputés alors avec beaucoup de zèle. Mais dès le commencement de 1798, son ardeur se porta en particulier sur les mathématiques. Il avait horreur de l’hypocrisie, et pensait, avec raison, qu’en mathématiques elle était impossible.

Indépendamment des leçons reçues à l’école centrale, il en prit de particulières, entre autres de M. Gros ; ces dernières à l’insu de son père et avec de l’argent donné par sa grand’tante, mademoiselle Élisabeth Gagnon. Puisque l’occasion m’en est offerte, je dirai quelques mots sur M. Gros, dont la renommée n’a pas franchi les murs de Grenoble.

M. Gros, né de parents pauvres, avait comme l’intuition de toutes les sciences ; mais sa haute raison le portait plus spécialement vers les mathématiques, dans lesquelles il pénétra profondément. M. Gros donnait d’ailleurs la parfaite image du républicain pur, modeste, désintéressé ; les excès et les palinodies qui se produisirent sous la Convention et sous le Directoire n’altérèrent nullement ses croyances politiques ; il était resté comme un noble représentant de cette forme de gouvernement dans les temps antiques ; tel enfin qu’on nous peint les sages de la Grèce. N’ayant que peu de besoins, ne comprenant aucune ambition, pas plus celle de la renommée que celle de l’argent, M. Gros ne s’occupait guère du soin de sa fortune : le charme de la méditation l’emportait sur tout. Aussi était-ce chose fort difficile que d’obtenir des leçons de lui ; on n’en recevait qu’à la dérobée, en quelque sorte, et sans régularité aucune.