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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/250

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affaire, qui avait coûté la vie au marquis de Crêveroche ; cependant, madame d’Aumale ne pouvait s’empêcher d’y faire souvent allusion : c’est que l’usage du monde est à la délicatesse d’âme à peu près ce que la science est à l’esprit. Ce caractère tout en dehors et pas du tout romanesque était surtout frappé des choses réelles. À peine Armance eut-elle passé quelques heures à Andilly, que ce retour fréquent aux mêmes idées, dans une âme ordinairement si légère, la frappa vivement.

Elle arrivait fort triste et fort découragée ; elle sentit pour la seconde fois de sa vie les atteintes d’un sentiment affreux, surtout quand il se rencontre dans le même cœur avec le sentiment exquis des convenances. Armance croyait avoir à cet égard de graves reproches à se faire. Je dois veiller sur moi d’une manière sévère, se disait-elle en détournant ses regards, qui s’arrêtaient sur Octave, et les portant sur la brillante comtesse d’Aumale. Et chacune des grâces de la comtesse était pour Armance l’occasion d’un acte d’humilité excessive. Comment Octave ne lui donnerait-il pas la préférence ? se disait-elle ; moi-même, je sens qu’elle est adorable.

Des sentiments aussi pénibles réunis aux remords qu’Armance éprouvait, sans doute à tort, mais qui n’en étaient pas moins cruels, la rendirent fort peu aimable pour Octave. Le lendemain de son arrivée, elle ne descendit point au jardin de bonne heure ; c’était son habitude autrefois, et elle savait bien qu’Octave l’y attendait.

Dans la journée, Octave lui adressa la parole deux ou trois fois. Une extrême timidité qui la saisit, en songeant que tout le monde les observait, la rendit immobile, et elle répondit à peine.

Ce jour-là, au dîner, on parla de la fortune que le hasard venait d’envoyer à Armance ; et elle remarqua que cette an-