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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/247

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avait vues, il eût pensé qu’Octave était amoureux fou de madame de Bonnivet et n’osait lui avouer son amour.

Pendant cette absence d’un mois, mademoiselle de Zohiloff, dont le bon sens n’était plus troublé par le bonheur de vivre sous le même toit que son ami et de le voir trois fois par jour, fit des réflexions sévères. Quoique sa conduite fût parfaitement convenable, elle ne put se dissimuler qu’il devait être facile de lire dans ses yeux quand elle regardait son cousin.

Les hasards du voyage lui permirent de surprendre quelques mots des femmes de madame de Bonnivet qui lui firent verser bien des larmes. Ces femmes, comme tout ce qui approche les personnes considérables, ne voyant partout que l’intérêt d’argent, attribuaient à ce motif les apparences de passion qu’Armance se donnait, disaient-elles, afin de devenir vicomtesse de Malivert ; ce qui n’était pas mal pour une pauvre demoiselle de si petite naissance.

L’idée d’être calomniée à ce point n’était jamais venue à Armance. Je suis une fille perdue, se dit-elle ; mon sentiment pour Octave est plus que soupçonné, et ce n’est pas même le plus grand des torts que l’on me suppose ; je vis dans la même maison que lui, et il n’est pas possible qu’il m’épouse… Dès cet instant, l’idée des calomnies dont elle était l’objet, qui survivait à tous les raisonnements d’Armance, empoisonna sa vie.

Il y eut des moments où elle crut avoir oublié jusqu’à son amour pour Octave. Le mariage n’est pas fait pour ma position, je ne l’épouserai pas, pensait-elle, et il faut vivre beaucoup plus séparée de lui. S’il m’oublie, comme il est fort possible, j’irai finir mes jours dans un couvent ; ce sera un asile fort convenable et fort désiré pour le reste de mon existence. Je penserai à lui, j’apprendrai ses succès. Les souvenirs de la société offrent bien des existences semblables à celle que je mènerai.