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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/245

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Le chevalier avait de grands succès auprès des autres personnes de la société. Par exemple, séparé de son père depuis huit années qu’il avait passées à Saint-Acheul, à Brigg, et en d’autres lieux, souvent ignorés du marquis lui-même, à peine revenu auprès de lui, en moins de deux mois il parvint à s’emparer complètement de l’esprit de ce vieillard, l’un des fins courtisans de l’époque.

M. de Bonnivet avait toujours craint de voir finir la restauration de France comme celle d’Angleterre ; mais depuis un an ou deux la peur en avait fait un véritable avare. On fut donc très-étonné dans le monde de lui voir donner trente mille francs à son fils le chevalier pour contribuer à l’établissement de quelques maisons de jésuites.

Tous les soirs, à Andilly, le chevalier faisait la prière en commun avec les quarante ou cinquante domestiques attachés aux personnes qui logeaient au château ou dans les maisons de paysans arrangées pour les amis de la marquise. Cette prière était suivie d’une courte exhortation improvisée et fort bien faite.

Les femmes âgées commencèrent par se rendre dans l’orangerie, où avait lieu cet exercice du soir. Le chevalier y fit placer des fleurs charmantes, et souvent renouvelées, qu’on apportait de Paris. Bientôt cette exhortation pieuse et sévère excita un intérêt général ; elle faisait bien contraste avec la manière frivole dont on employait le reste de la soirée.

Le commandeur de Soubirane se déclara l’un des fauteurs les plus chauds de cette façon de ramener aux bons principes tous les subalternes qui environnent nécessairement les gens considérables et qui, ajoutait-il, ont montré tant de cruauté lors de la première apparition du régime de la terreur. C’était une des façons de parler du commandeur, qui allait annonçant partout qu’avant dix ans, si l’on ne rétablissait l’ordre de Malte et les jésuites, on aurait un second Robespierre.