Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/243

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


portier l’avait lue. « Et ce journal aussi ! s’écria involontairement le chevalier de Bonnivet, pour faire la plate économie d’une seconde bande de papier gris, qui couperait l’autre en forme de croix, il ne craint pas de courir la chance que le peuple le lise, comme si le peuple était fait pour lire ! comme si le peuple pouvait distinguer le bon du mauvais ! Que faut-il attendre des journaux jacobins quand on voit les feuilles monarchiques se conduire ainsi ? »

Ce mouvement d’éloquence involontaire fit beaucoup d’honneur au chevalier. Il lui concilia sur-le-champ les gens âgés et tout ce qui dans la société d’Andilly avait plus de prétention que d’esprit. Le silencieux baron de Risset, dont le lecteur se souvient à peine, se leva gravement et vint embrasser le chevalier sans mot dire. Cette action mit pendant quelques minutes de la solennité dans le salon et amusa madame d’Aumale. Elle appela le chevalier, chercha à le faire parler, et le prit en quelque sorte sous sa protection.

Toutes les jeunes femmes suivirent ce mouvement. On fit du chevalier une sorte de rival pour Octave, qui alors était blessé et retenu chez lui, à Paris.

Mais bientôt on éprouvait auprès du chevalier de Bonnivet, quoique si jeune, une sorte de repoussement. On sentait en lui une singulière absence de sympathie pour tout ce qui nous intéresse ; ce jeune homme avait un avenir à part. On devinait en lui quelque chose de profondément perfide pour tout ce qui existe.

Le lendemain du jour où il avait brillé aux dépens de l’Étoile, le chevalier de Bonnivet, qui vit madame d’Aumale dès le matin, débuta avec elle à peu près comme Tartuffe lorsqu’il offre un mouchoir à Dorine afin qu’elle couvre des choses que l’on ne saurait voir. Il lui fit une réprimande sérieuse sur je ne sais quel propos léger qu’elle venait de se permettre au sujet d’une procession.