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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/241

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puis cette étrange confidence, qu’elle plaignait Octave et était, s’il se peut, plus douce envers lui. Il a besoin de mes consolations, se disait-elle, pour se pardonner à lui-même.

Octave, assuré par cette expérience du dévouement sans bornes de ce qu’il aimait, et n’ayant plus à dissimuler de sombres pensées, devint bien plus aimable dans le monde. Avant l’aveu de son amour amené par le voisinage de la mort, c’était un jeune homme fort spirituel et très-remarquable plutôt qu’aimable ; il plaisait surtout aux personnes tristes. Elles croyaient voir en lui le tous les jours d’un homme appelé à faire de grandes choses. L’idée du devoir paraissait trop dans sa manière d’être, et allait quelquefois jusqu’à lui donner une physionomie anglaise. Sa misanthropie passait pour de la hauteur et de l’humeur auprès de la partie âgée de la société, et fuyait sa conquête. S’il eût été pair à cette époque, on lui eût fait une réputation.

C’est l’école du malheur qui manque souvent au mérite des jeunes gens faits pour être les plus aimables un jour. Octave venait d’être façonné par les leçons de ce maître terrible. On peut dire qu’à l’époque dont nous parlons, rien ne manquait à la beauté du jeune vicomte et à l’existence brillante dont il jouissait dans le monde. Il y était prôné comme à l’envi par mesdames d’Aumale et de Bonnivet et par les gens âgés.

madame d’Aumale avait raison de dire que c’était l’homme le plus séduisant qu’elle eût jamais rencontré, car il n’ennuie jamais, disait-elle étourdiment. Avant de le voir, je n’avais pas même rêvé ce genre de mérite, et le principal est d’être amusé. — Et moi, se disait Armance en entendant ce propos naïf, je refuse à cet homme si bien accueilli ailleurs la permission de me serrer la main ; c’est un devoir, ajoutait-elle en soupirant, et jamais je n’y manquerai. Il y eut des soirées où Octave se livra au suprême bonheur de ne pas parler, et