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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/239

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Le soir, quand ils étaient aux deux extrémités opposées de l’immense salon où madame de Bonnivet réunissait ce qu’il y avait alors de plus remarquable et de plus influent à Paris, si Octave avait à répondre à une question, il se servait de tel mot qu’Armance venait d’employer, et elle voyait que le plaisir de répéter ce mot lui faisait oublier l’intérêt qu’il pouvait prendre à ce qu’il disait. Sans projet il s’établissait ainsi pour eux au milieu de la société la plus agréable et la plus animée, non pas une conversation particulière, mais comme une sorte d’écho qui, sans rien exprimer bien distinctement, semblait parler d’amitié parfaite et de sympathie sans bornes.

Oserons-nous accuser d’un peu de sécheresse l’extrême politesse que le moment présent croit avoir héritée de cet heureux dix-huitième siècle où il n’y avait rien à haïr ?

En présence de cette civilisation si avancée qui pour chaque action, si indifférente qu’elle soit, se charge de vous fournir un modèle qu’il faut suivre, ou du moins auquel il faut faire son procès, ce sentiment de dévouement sincère et sans bornes est bien près de donner le bonheur parfait.

Armance ne se trouvait jamais seule avec son cousin qu’à la promenade au jardin, sous les fenêtres du château dont on habitait le rez-de-chaussée, ou dans la chambre de madame de Malivert et en sa présence. Mais cette chambre était fort grande, et souvent la faible santé de madame de Malivert lui faisait un besoin de quelques instants de repos ; elle engageait alors ses enfants, c’était le nom qu’elle leur donnait toujours, à aller se placer dans l’embrasure de la croisée qui donnait sur le jardin, afin de ne pas l’empêcher de reposer par le bruit de leurs paroles. Cette manière de vivre tranquille et toute d’intimité, du matin, était remplacée le soir par la vie du plus grand monde.

Outre la société habitant au village, beaucoup de voitures arrivaient de Paris, et y retournaient après souper. Ces jours