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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/232

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Un doute venait quelquefois troubler le bonheur d’Armance. Il lui semblait qu’Octave ne lui faisait pas une confidence bien complète des motifs qui l’avaient porté à la fuir et à quitter la France après la nuit passée dans le bois d’Andilly. Elle trouvait au-dessous de sa dignité de faire des questions, mais elle lui dit un jour, et même d’un air assez sévère : Si vous voulez que je me livre au penchant que je me sens à avoir pour vous beaucoup d’amitié, il faut que vous me rassuriez contre la crainte d’être abandonnée tout à coup, en vertu de quelque idée bizarre qui vous aura passé par la tête. Promettez-moi de ne jamais quitter le lieu où je serai avec vous, Paris ou Andilly peu importe, sans me dire tous vos motifs. Octave promit.

Le soixantième jour après sa blessure, il put se lever, et la marquise, qui sentait vivement l’absence de mademoiselle de Zohiloff, la redemanda à madame de Malivert, à qui ce départ fit une sorte de plaisir.

On s’observe moins dans l’intimité de la vie domestique et pendant l’inquiétude d’une grande douleur. Le vernis brillant d’une extrême politesse est alors moins sensible, et les vraies qualités de l’âme reprennent tout leur avantage. Le manque de fortune de cette jeune parente et son nom étranger, que M. de Soubirane avait soin de toujours mal prononcer, avaient porté le commandeur et même quelquefois M. de Malivert, à lui parler un peu comme à une dame de compagnie.

Madame de Malivert tremblait qu’Octave ne s’en aperçût. Le respect qui lui fermait la bouche à l’égard de son père, ne lui eût fait prendre la chose qu’avec plus de hauteur envers M. de Soubirane, et l’amour-propre irritable du commandeur n’eût pas manqué de se venger par quelque histoire fâcheuse qu’il aurait fait courir sur le compte de mademoiselle de Zohiloff.