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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/230

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au grand étonnement du bon Duquertel, il vivait, il avait même des forces.

Il eut besoin de huit jours entiers pour renoncer au serment de ne jamais aimer qui avait été la grande affaire de toute sa vie. Le voisinage de la mort l’engagea d’abord à se pardonner sincèrement la violation de ce serment. On meurt comme on peut, se disait-il, moi je meurs au comble du bonheur ; le hasard me devait peut-être cette compensation après avoir fait de moi un être constamment si misérable.

Mais je puis vivre, pensait-il, et alors il était plus embarrassé. Enfin il arriva à se dire que dans le cas peu probable où il survivrait à ses blessures, le manque de caractère consisterait à tenir ce vœu téméraire qu’il avait fait dans sa jeunesse, et non pas à le violer. Car enfin, ce serment ne fut fait que dans l’intérêt de mon bonheur et de mon honneur. Pourquoi, si je vis, ne pas continuer à goûter auprès d’Armance les douceurs de cette amitié si tendre qu’elle m’a jurée ? Est-il en mon pouvoir de ne pas sentir l’amour passionné que j’ai pour elle ?

Octave était étonné de vivre ; quand enfin, après huit jours de combats, il eut résolu tous les problèmes qui troublaient son âme, et qu’il se fut entièrement résigné à accepter le bonheur imprévu que le ciel lui envoyait, en vingt-quatre heures son état changea du tout au tout, et les médecins les plus pessimistes osèrent répondre à madame de Malivert de la vie de son fils. Peu après, la fièvre cessa, et il tomba dans une faiblesse extrême, il ne pouvait presque parler.

À son retour à la vie, Octave fut saisi d’un long étonnement ; tout était changé pour lui. Il me semble, disait-il à Armance, qu’avant cet accident j’étais fou. À chaque instant je songeais à vous, et j’avais l’art de tirer du malheur de cette idée charmante. Au lieu de conformer ma conduite aux événements que je rencontrais dans la vie, je m’étais fait une