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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/228

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river, de sa vie il ne fera aucune démarche directe ou indirecte pour obtenir ma main. — Je vous le jure, dit Octave profondément étonné… mais Armance me permettra-t-elle de lui parler de mon amour ? — Ce sera le nom que vous donnerez à notre amitié, dit Armance avec un regard enchanteur. — Il n’y a que peu de jours, reprit Octave, que je sais que je vous aime. Ce n’est pas que depuis longtemps, jamais cinq minutes aient passé sans que le souvenir d’Armance ne vînt décider si je devais m’estimer heureux ou malheureux ; mais j’étais aveugle.

Un instant après notre conversation dans le bois d’Andilly, une plaisanterie de madame d’Aumale me prouva que je vous aimais. Cette nuit-là, j’éprouvai ce que le désespoir a de plus cruel, je croyais devoir vous fuir, je pris la résolution de vous oublier et de partir. Le matin, en rentrant de la forêt, je vous rencontrai dans le jardin du château, et je vous parlai avec dureté, afin que votre juste indignation contre un procédé si atroce me donnât des forces contre le sentiment qui me retenait en France. Si vous m’aviez adressé une seule de ces paroles si douces que vous me disiez quelquefois, si vous m’aviez regardé, jamais je n’aurais retrouvé le courage qu’il me fallait pour partir. Me pardonnez-vous ? — Vous m’avez rendue bien malheureuse, mais je vous avais pardonné avant l’aveu que vous venez de me faire.

Il y avait une heure qu’Octave goûtait pour la première fois de sa vie le bonheur de parler de son amour à l’être qu’il aimait.

Un seul mot venait de changer du tout au tout la position d’Octave et d’Armance ; et comme depuis longtemps, penser l’un à l’autre occupait tous les instants de leur existence, un étonnement rempli de charmes leur faisait oublier le voisinage de la mort ; ils ne pouvaient se dire un mot sans découvrir de nouvelles raisons de s’aimer.