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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/220

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après ma mère, ce que je révère le plus au monde, je vous fais ces lignes pour vous annoncer ce que dessus. Si je courais quelque danger, je vous le dirais. Vous m’avez accoutumé aux preuves de votre tendre amitié ; auriez-vous la bonté de vous trouver comme par hasard chez ma mère, à laquelle M. Dolier va parler d’une simple chute de cheval et d’une fracture du bras droit ? Savez-vous, ma chère Armance, que nous avons deux os à la partie du bras qui joint la main ? C’est un de ces os qui est cassé. Parmi les blessures qui retiennent un mois à la maison, c’est la plus simple que j’aie pu imaginer. Je ne sais si les convenances permettent que vous me voyiez pendant ma maladie ; je crains que non. J’ai envie de commettre une indiscrétion : à cause de mon petit escalier, on proposera peut-être de placer mon lit dans le salon qu’il faut traverser pour aller à la chambre de ma mère, et j’accepterai. Je vous prie de brûler ma lettre à l’instant même… Je viens de m’évanouir, c’est l’effet naturel et nullement dangereux de l’hémorragie ; me voilà déjà dans les termes savants. Vous avez été ma dernière pensée en perdant connaissance, et ma première en revenant à la vie. Si vous le trouvez convenable, venez à Paris avant ma mère ; le transport d’un blessé, quand il ne s’agirait que d’une simple entorse, a toujours quelque chose de sinistre qu’il faut lui épargner. Un de vos malheurs, chère Armance, c’est de n’avoir plus vos parents ; si je meurs par hasard, et contre toute apparence, vous serez séparée de qui vous aimait mieux qu’un père n’aime sa fille. Je prie Dieu qu’il vous accorde le bonheur dont vous êtes digne. C’est beaucoup, beaucoup dire.

» Octave.

» P. S. Pardonnez des mots durs, qui alors étaient nécessaires. »