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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/212

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tre, il regardait le ciel. Le moindre bruit attirait son attention ; mais peu à peu tous les bruits cessèrent. Ce parfait silence, en le laissant tout entier à lui-même, lui parut ajouter encore à l’horreur de sa position. L’extrême fatigue lui procurait-elle un instant de demi-repos, le bourdonnement confus de paroles humaines qu’il lui semblait entendre auprès de son oreille, le réveillait en sursaut.

Le lendemain, lorsqu’on entra chez lui, le tourment moral qui le poussait à agir était si atroce, qu’il se sentit l’envie de sauter au cou du coiffeur qui lui coupait les cheveux, et de lui dire combien il était à plaindre. C’est par un cri sauvage que le malheureux que torture le bistouri du chirurgien croit soulager sa douleur.

Dans les moments les plus supportables, Octave se trouvait le besoin de faire la conversation avec son domestique. Les minuties les plus puériles semblaient absorber toute son attention, et il s’y appliquait avec un soin marqué.

Son malheur lui avait donné une excessive modestie. Sa mémoire lui rappelait-elle quelqu’un de ces petits différends que l’on rencontre dans le monde ? il s’étonnait toujours de l’énergie peu polie qu’il avait déployée ; il lui semblait que son adversaire avait eu toute raison et lui tous les torts.

L’image de chacun des malheurs qu’il avait rencontrés dans sa vie, se représentait à lui avec une intensité douloureuse ; et parce qu’il ne devait plus voir Armance, le souvenir de cette foule de petits maux qu’un de ses regards lui eût fait oublier se réveillait plus acerbe que jamais il n’avait été. Lui qui avait tant abhorré les visites ennuyeuses, il les désirait maintenant. Un sot qui vint le voir fut son bienfaiteur pendant une heure. Il eut à écrire une lettre de politesse à une parente éloignée ; cette parente fut tentée d’y voir une déclaration d’amour, tant il parlait de lui-même avec sincérité et profondeur, et tant on y voyait que l’auteur avait besoin de pitié.