Ouvrir le menu principal

Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/206

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Malivert, nous est-il encore permis d’espérer. Il abandonnera un dessein si brusquement conçu.

Cette conversation rendit plus cruelle, s’il est possible, la douleur d’Armance ; toujours fidèle au silence éternel qu’elle croyait devoir au sentiment qui existait entre elle et son cousin, elle portait la peine de sa discrétion. Les paroles de madame de Malivert, de cette amie si prudente, et qui l’aimait si tendrement, portant sur des faits qu’elle ne connaissait que d’une manière imparfaite, n’étaient d’aucune consolation pour Armance.

Et cependant quel besoin n’eût-elle pas eu de consulter une amie sur les diverses causes qui lui semblaient avoir pu amener également la conduite si bizarre de son cousin ! Mais rien au monde, pas même la douleur atroce qui déchirait son âme, ne pouvait lui faire oublier ce qu’une femme se doit à elle-même. Elle serait morte de honte plutôt que de répéter les paroles que l’homme qu’elle préférait lui avait adressées le matin. Si je faisais une telle confidence, se disait-elle, et qu’Octave le sût, il cesserait de m’estimer.

Après le déjeuner, Octave se hâta de partir pour Paris. Il agissait brusquement ; il avait renoncé à se rendre raison de ses mouvements. Il commençait à sentir toute l’amertume de son projet de départ et redoutait le danger de se trouver seul avec Armance. Si son angélique bonté n’était pas irritée de l’effroyable dureté de sa conduite, si elle daignait lui parler, pouvait-il se promettre de ne pas s’attendrir en disant un éternel adieu à cette cousine si belle et si parfaite ?

Elle verrait qu’il l’aimait ; il n’en faudrait pas moins partir ensuite, et avec le remords éternel de n’avoir pas fait son devoir même en ce moment suprême. Ses devoirs les plus sacrés n’étaient-ils pas envers l’être qui lui était le plus cher au monde, et dont peut-être il avait compromis la tranquillité ?