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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/20

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« Le Dauphinois a une manière de sentir à soi, vive, opiniâtre, raisonneuse, que je n’ai rencontrée dans aucun pays. À Valence, sur le Rhône, la nature provençale finit ; la nature bourguignonne commence à Valence, et fait place, entre Dijon et Troyes, à la nature parisienne, polie, spirituelle, sans profondeur ; en un mot, songeant beaucoup aux autres.

» La nature dauphinoise a une ténacité, une profondeur, un esprit, une finesse, que l’on chercherait en vain dans la civilisation provençale et dans la bourguignonne, ses voisines. Là où le Provençal s’exhale en injures atroces, le Dauphinois réfléchit et s’entretient avec son cœur.

» Tout le monde sait que le Dauphiné a été un État séparé de la France, et à demi italien, par sa politique, jusqu’à l’an 1349. Ensuite, Louis XI, dauphin, brouillé avec son père, administra ce pays pendant plusieurs années ; et je croirais assez que c’est ce génie profond et profondément timide, et ennemi des premiers mouvements, qui a donné son empreinte au caractère dauphinois. De mon temps encore, dans la croyance de mon grand-père et de ma tante Élisabeth, véritable type des sentiments énergiques et généreux de la famille, Paris n’était point un modèle ; c’était une ville éloignée et ennemie dont il fallait redouter l’influence. »

En quittant la maison paternelle pour aller habiter les Échelles, M. Gagnon le fils avait oublié quelques volumes, soigneusement cachés dans le coin le plus obscur d’une armoire ; Beyle les découvrit et me fit part de sa trouvaille. Il y avait là, en effet, de quoi exciter notre curiosité, fort novice, comme on peut le supposer. Un petit in-douze, surtout, nous intéressa vivement, il portait ce titre :

Vie, faiblesses et repentir d’une femme.

L’auteur anonyme s’était proposé d’offrir le tableau des malheurs, et des crimes même, auxquels une première faute peut entraîner ; rien de plus saisissant que cette effrayante peinture, dont les vives couleurs laissèrent une profonde impression dans nos jeunes têtes.

En juin 1794, tous les membres de ma famille ayant été jetés dans les prisons de Grenoble, je restai seul, avec une