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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/197

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Peu à peu tout lui devint indifférent, excepté le souvenir d’Armance qu’il devait fuir pour toujours, et ne jamais revoir sous quelque prétexte que ce fût. L’amour filial même, si profondément empreint dans son âme, en avait disparu.

Il n’eut plus que deux idées, quitter Armance et ne jamais se permettre de la revoir ; supporter ainsi la vie un an ou deux, jusqu’à ce qu’elle fût mariée ou que la société l’eût oublié. Après quoi, comme on ne songerait plus à lui, il serait libre de finir. Tel fut le dernier sentiment de cette âme épuisée par les souffrances. Octave s’appuya contre un arbre et tomba évanoui.

Lorsqu’il revint à la vie, il éprouvait un sentiment de froid extraordinaire. Il ouvrit les yeux. Le jour commençait à poindre. Il se trouva soigné par un paysan qui tâchait de le faire revenir à lui, en l’inondant de l’eau froide qu’il allait prendre, dans son chapeau à une source voisine. Octave eut un instant de trouble, ses idées n’étaient pas nettes : il se trouvait placé sur le revers d’un fossé, au milieu d’une clairière, dans un bois ; il voyait de grandes masses arrondies de brouillards qui passaient rapidement devant lui. Il ne reconnaissait point le lieu où il était.

Tout à coup tous ses malheurs se présentèrent à sa pensée. On ne meurt pas de douleur, ou il fût mort en cet instant. Il lui échappa quelques cris qui alarmèrent le paysan. La frayeur de cet homme rappela Octave au sentiment du devoir. Il ne fallait pas que ce paysan parlât. Octave prit sa bourse pour lui offrir quelque argent ; il dit à cet homme, qui paraissait avoir pitié de son état, qu’il se trouvait dans le bois à cette heure, par suite d’un pari imprudent, et qu’il était fort important pour lui qu’on ne sût pas que la fraîcheur de la nuit l’avait incommodé.

Le paysan avait l’air de ne pas comprendre : — Si l’on sait que je me suis évanoui, dit Octave, on se moquera de moi.