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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/196

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Octave se disait à haute voix des choses folles et de mauvais goût, dont il observait curieusement le mauvais goût et la folie. À quoi bon m’abuser encore ? s’écria-t-il tout à coup, dans un moment où il se détaillait à lui-même des expériences d’agriculture à faire parmi les paysans du Brésil. À quoi bon avoir la lâcheté de m’abuser encore ? Pour comble de douleur, je puis me dire qu’Armance a de l’amour pour moi, et mes devoirs n’en sont que plus sévères. Quoi ! si Armance était engagée, l’homme à qui elle a promis sa main eût-il souffert qu’elle passât sa vie uniquement avec moi ? Et sa joie si calme en apparence, mais si profonde et si vraie, quand hier soir je lui ai révélé le plan de ma conduite avec madame d’Aumale, à quoi faut-il l’attribuer ? N’est-ce pas là une preuve plus claire que le jour ? Et j’ai pu m’abuser ! Mais j’étais donc hypocrite avec moi-même ? Mais j’étais donc sur le chemin qu’ont suivi les plus vils scélérats ? Quoi ! hier soir, à dix heures, je n’ai pas aperçu une chose qui, quelques heures plus tard, me semble de la dernière évidence ? Ah ! que je suis faible et méprisable !

Avec tout l’orgueil d’un enfant, en toute ma vie je ne me suis élevé à aucune action d’homme ; et non-seulement j’ai fait mon propre malheur, mais j’ai entraîné dans l’abîme l’être du monde qui m’était le plus cher. Ô ciel ! comment s’y prendrait-on pour être plus vil que moi ? Ce moment produisit presque le délire. La tête d’Octave était comme désorganisée par une chaleur brûlante. À chaque pas que faisait son esprit, il découvrait une nouvelle nuance de malheur, une nouvelle raison pour se mépriser.

Cet instinct de bien-être qui existe toujours chez l’homme, même dans les instants les plus cruels, même au pied de l’échafaud, fit qu’Octave voulut comme s’empêcher de penser. Il se serrait la tête des deux mains, il faisait comme des efforts physiques pour ne pas penser.