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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/194

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et le cœur serré, la gorge contractée, les yeux fixes et levés au ciel, il resta immobile comme frappé d’horreur ; bientôt après il marchait à pas précipités. Incapable de se soutenir, il se laissa tomber sur le tronc d’un vieux arbre qui barrait le chemin, et dans ce moment il lui sembla voir encore plus clairement toute l’étendue de son malheur.

Je n’avais pour moi que ma propre estime, se dit-il ; je l’ai perdue. L’aveu de son amour qu’il se faisait bien nettement et sans trouver aucun moyen de le nier, fut suivi de transports de rage et de cris de fureur inarticulés. La douleur morale ne peut aller plus loin.

Une idée, ressource ordinaire des malheureux qui ont du courage, lui apparut bien vite ; mais il se dit : Si je me tue, Armance sera compromise ; toute la société recherchera curieusement pendant huit jours les plus petites circonstances de cette soirée, et chacun de ces messieurs qui étaient présents, sera autorisé à faire un récit différent.

Rien d’égoïste, rien de ce qui se rattache aux intérêts vulgaires de la vie ne se rencontra dans cette âme noble, pour s’opposer aux transports de l’affreuse douleur qui la déchirait. Cette absence de tout intérêt commun, capable de faire diversion en de tels moments, est une des punitions que le ciel semble prendre plaisir à infliger aux âmes élevées.

Les heures s’écoulaient rapidement sans diminuer le désespoir d’Octave. Quelquefois immobile pendant plusieurs minutes, il sentait cette affreuse douleur qui comble la torture des plus grands criminels : il se méprisait parfaitement lui-même.

Il ne pouvait pleurer. La honte dont il se trouvait si digne l’empêchait d’avoir pitié de lui-même, et séchait ses larmes. Ah ! s’écria-t-il dans un de ces instants cruels, si je pouvais en finir ! et il s’accorda la permission de savourer en idée le bonheur de cesser de sentir. Avec quel plaisir il se serait