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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/193

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jamais je ne me suis senti le degré de folie qui m’eût rendu digne de les lui présenter. Jamais je n’ai perdu auprès d’elle le plus beau sang-froid. Après un tel trait de sauvagerie et d’insensibilité, je désespère de jamais perdre terre auprès d’aucune femme.

Jamais Octave n’avait tenu ce langage. Cette explication presque parlementaire fut adroitement prolongée et avidement écoutée. Il y avait là deux ou trois hommes faits pour plaire et qui croyaient souvent voir un rival heureux dans Octave. Celui-ci eut le bonheur de rencontrer quelques mots piquants. Il parla beaucoup, continua d’alarmer les amours-propres, et enfin eut lieu d’espérer que personne ne songeait plus au mot trop vrai qui venait d’échapper à madame d’Aumale.

Elle l’avait dit d’un air senti ; Octave pensa qu’il devait l’occuper fortement d’elle-même. Après avoir prouvé qu’il ne pouvait pas aimer, pour la première fois de sa vie il se permit avec madame d’Aumale les demi-mots presque tendres ; elle en fut étonnée.

À la fin de la soirée, Octave était tellement certain d’avoir éloigné tout soupçon, qu’il commença à avoir le temps de penser à lui. Il redoutait le moment où l’on se séparerait, et où il aurait la liberté de regarder son malheur en face. Il commençait à compter les heures que marquait l’horloge du château ; minuit était déjà sonné depuis longtemps, mais la soirée était si belle qu’on aimait à la prolonger. Une heure sonna, et madame d’Aumale renvoya ses amis.

Octave eut encore un moment de répit. Il fallait aller chercher le valet de chambre de sa mère pour lui dire qu’il allait coucher à Paris. Ce devoir rempli, il rentra dans le bois, et ici les expressions me manquent pour donner quelque idée de la douleur qui s’empara de ce malheureux. — J’aime, se dit-il d’une voix étouffée ! moi aimer ! grand Dieu !