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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/184

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dant trois mois, ce qui veut dire pendant quatre-vingt-dix jours, ne refusez aucune invitation de bal, et ne quittez un bal qu’après avoir dansé.

— J’aimerais mieux quinze jours d’arrêts, dit Octave. — Vous n’êtes pas difficile, reprit Armance, mais promettez-vous ou non ? — Je promets tout, excepté les trois mois de constance. Puisque l’on me tyrannise ici, dit Octave en riant, moi, je déserterai. J’ai une ancienne idée qui, malgré moi, m’a occupé exclusivement hier toute la soirée, à la fête magnifique de M. de ***, où j’ai dansé comme si j’eusse deviné vos ordres. Si j’abandonnais Andilly pour six mois, j’ai deux projets plus amusants que d’aller en Angleterre.

Le premier est de me faire appeler M. Lenoir ; sous ce beau nom, j’irais en province donner des leçons d’arithmétique, de géométrie appliquée aux arts, de tout ce qu’on voudra. Je prendrais ma route par Bourges, Aurillac, Cahors ; j’aurais facilement des lettres de plusieurs pairs, membres de l’Institut, qui recommanderaient aux préfets le savant et royaliste Lenoir, etc.

Mais l’autre projet vaut mieux. En ma qualité de professeur, je ne verrais que de petits jeunes gens enthousiastes et changeants qui bientôt m’ennuieraient, et quelques intrigues de la congrégation.

J’hésite à vous avouer le plus beau de mes projets ; je prendrais le nom de Pierre Gerlat, j’irais débuter à Genève ou à Lyon et je me ferais le valet de chambre de quelque jeune homme destiné à jouer à peu près le même rôle que moi dans le monde. Pierre Gerlat serait porteur d’excellents certificats du vicomte de Malivert qu’il a servi avec fidélité pendant six ans. En un mot, je prendrais le nom et l’existence de ce pauvre Pierre que j’ai une fois jeté par la fenêtre. Deux ou trois de mes connaissances m’accorderont des certificats de complaisance. Ils les scelleront de leurs armes avec des pa-