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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/18

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Toute l’existence du jeune Beyle était réglée d’après des principes d’une excessive sévérité ; ses rapports avec des enfants de son âge furent tellement restreints, qu’arrivé à quatorze ans il en avait connu à peine trois ou quatre.

La direction de ses études appartint, à peu près exclusivement, à M. Gagnon, son grand-père. Personne, sans doute, n’était plus capable de mieux remplir cette délicate mission ; mais, soit penchant naturel, soit que le malheur des temps parût l’exiger, on préféra l’éducation privée à l’éducation en commun. De là, peut-être, ces défauts de caractère et ces accès d’irritabilité qui, chez Beyle, ont voilé si souvent de rares qualités, découvertes à grand’peine par le très-petit nombre d’amis dont la sollicitude s’est appliquée à les rechercher.

Ses précepteurs furent de pauvres prêtres qui, de temps en temps, se trouvaient forcés d’abandonner leur élève pour fuir la persécution. Doué d’un esprit vif, d’une intelligence prompte, il fit de rapides progrès dans ses études, bornées d’abord, en quelque sorte, à celle de la langue latine. Mais une vie tant soit peu claustrale ne pouvait convenir à un être aussi bouillant ; il prit en égale haine ceux qui la lui imposaient, et les ecclésiastiques, ses professeurs. Un d’eux, un certain abbé Ralliane, homme fort colère, le frappait souvent assez rudement.

Voulant à tout prix secouer ce joug si humiliant pour un caractère d’une telle trempe, notre écolier se résolut à une démarche passablement étrange. Il écrivit à son grand-père une lettre, signé Gardon, pour l’inviter à envoyer Henri au temple décadaire (l’église Saint-André), où on inscrivait le nom des enfants qui se présentaient pour s’enrôler dans le bataillon de l’Espérance, sorte d’institution empruntée à des souvenirs de Sparte, et qui faisait battre violemment nos jeunes cœurs.

Henri était fou de bonheur en songeant qu’il pourrait défiler sur la place Grenette, sous les croisées mêmes de la maison de M. Gagnon, avec de petits camarades. Mais le faux fut bientôt reconnu par un bossu nommé Tourte, qui venait habituellement donner des leçons de calcul et d’écriture aux