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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/171

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Vivant au contraire dans notre pure et sainte amitié, aucun des petits intérêts de la vie ne pourra jamais atteindre à la hauteur de nos sentiments et venir les flétrir.

Armance pesa avec tout le calme du bonheur les raisons qu’elle s’était données autrefois pour ne jamais accepter la main d’Octave. Je passerais dans le monde pour une dame de compagnie qui a séduit le fils de la maison. J’entends d’ici ce que dirait madame la duchesse d’Ancre et même les femmes les plus respectables, par exemple la marquise de Seyssins, qui voit dans Octave un époux pour l’une de ses filles.

La perte de ma réputation serait d’autant plus lapide, que j’ai vécu dans l’intimité de plusieurs des femmes les plus accréditées de Paris. Elles peuvent tout dire sur mon compte, elles seront crues. Ciel ! dans quel abîme de honte elles peuvent me précipiter ! Et Octave pourrait un jour m’ôter son estime, car je n’ai aucun moyen de défense. Où est le salon où je pourrais élever la voix ? Où sont mes amis ? Et d’ailleurs, d’après la bassesse évidente d’une telle action, quelle justification serait possible ? Quand j’aurais une famille, un frère, un père, croiraient-ils jamais que si Octave était à ma place et moi fort riche, je lui serais aussi dévouée que je le suis en ce moment ?

Armance avait une raison pour sentir vivement le genre d’indélicatesse qui a rapport à l’argent. Fort peu de jours auparavant, Octave lui avait dit, à propos d’une certaine majorité qui fit du bruit : J’espère, quand j’aurai pris ma place dans la vie active, ne pas me laisser acheter comme ces messieurs. Je puis vivre avec cinq francs par jour ; et, sous un nom supposé il m’est possible en tout pays de gagner le double de cette somme, en qualité de chimiste attaché à quelque manufacture.

Armance était si heureuse, qu’elle ne se refusa l’examen d’aucune objection, quelque périlleuse qu’en fût la discussion.