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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/170

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XIII


Ay ! que ya siento en mi cuidoso pecho
Labrarme poco apoco un vivo fuego
Y desde alli con movimiento blando
Ir por venas y huesos penetrando.

Araucana, c. XXII.


L’extrême bonheur qui se peignit dans les yeux d’Armance consola madame de Malivert, qui sentait bien quelque remords de mêler un petit mensonge à une négociation aussi grave. Après tout, se disait-elle, quel mal peut-il y avoir de hâter le mariage de deux enfants charmants, mais un peu fiers, et qui ont l’un pour l’autre une passion telle qu’on en voit si rarement dans le monde ? Conserver la raison de mon fils, n’est-ce pas mon premier devoir ?

Le singulier parti auquel venait de se résoudre madame de Malivert avait délivré Armance de la plus profonde douleur qu’elle eût éprouvée de sa vie. Un peu auparavant, elle désirait la mort ; et ce mot, qu’on supposait prononcé par Octave, la plaçait au comble de la félicité. Elle était bien résolue à ne jamais accepter la main de son cousin ; mais ce mot charmant lui permettait de nouveau l’espoir de bien des années de bonheur. Je pourrai l’aimer en secret, se disait-elle, pendant les six années qui s’écouleront avant son mariage, et je serai aussi heureuse et peut-être bien plus que si j’étais sa compagne. Ne dit-on pas que le mariage est le tombeau de l’amour ; qu’il peut y avoir des mariages agréables, mais qu’il n’en est aucun de délicieux ? Je tremblerais d’épouser mon cousin ; si je ne le voyais pas le plus heureux des hommes, je serais moi-même au comble du désespoir.