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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/162

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éclairé par des feux du Bengale adroitement cachés derrière le tronc de quelques vieux arbres. Octave était fort beau ce soir-là, et madame de Bonnivet, sans s’en douter, parlait de lui avec une sorte d’exaltation. Moins d’un mois après cette première entrevue, on commença à dire que le vicomte de Malivert avait succédé à M. de R*** et à tant d’autres dans l’emploi d’ami intime de madame d’Aumale.

Cette femme si légère, que ni elle-même ni personne ne savait jamais ce qu’elle ferait le quart d’heure d’après, avait remarqué que la pendule d’un salon, en sonnant minuit, renvoie chez eux la plupart des ennuyeux, gens fort rangés ; et elle recevait de minuit à deux heures. Octave sortait toujours le dernier du salon de madame de Bonnivet et crevait ses chevaux pour arriver plus tôt chez madame d’Aumale, qui habitait la chaussée d’Antin. Là il trouvait une femme qui remerciait le ciel de sa haute naissance et de sa fortune, uniquement à cause du privilège qu’elle en tirait, de faire à chaque minute de la journée ce que lui inspirait le caprice du moment.

À la campagne, à minuit, quand tout le monde quitte le salon, madame d’Aumale remarquait-elle, en traversant le vestibule, un temps doux et un clair de lune agréable, elle prenait le bras du jeune homme qui, ce soir-là, lui semblait le plus amusant, et allait courir les bois. Un sot se proposait-il pour la suivre dans sa promenade ; elle le priait sans façon de se diriger d’un autre côté ; mais le lendemain, pour peu que son promeneur de la veille l’eût ennuyée, elle ne lui reparlait pas. Il faut convenir qu’en présence d’un esprit aussi vif, au service d’une aussi mauvaise tête, il était fort difficile de ne pas paraître un peu terne.

C’est ce qui fit la fortune d’Octave ; la partie amusante de son caractère était parfaitement invisible aux gens qui avant que d’agir songent toujours à un modèle à suivre et aux con-