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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/155

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monde, se dit-il enfin. Il est si méchant, qu’il ne daignerait pas s’apercevoir qu’un jeune homme, enfermé à double tour dans un second étage de la rue Saint-Dominique, le hait avec passion. Hélas ! un seul être s’apercevrait que je manque dans le monde, et son amitié en serait navrée ; et il se mit à regarder de loin Armance ; elle était assise sur sa petite chaise auprès de la marquise, et lui parut dans cet instant d’une beauté ravissante. Tout le bonheur d’Octave qu’il croyait si ferme et si bien assuré, ne tenait cependant qu’à ce seul petit mot amitié qu’il venait de prononcer. On échappe difficilement à la maladie de son siècle : Octave se croyait philosophe et profond.

Tout à coup mademoiselle de Zohiloff se rapprocha de lui avec l’air de l’inquiétude et presque de la colère : on vient de raconter à ma tante, lui dit-elle, une singulière calomnie sur votre compte. Une personne grave, et qui jusqu’ici ne s’est point montrée votre ennemie, est venue lui dire que souvent à minuit, quand vous sortez d’ici, vous allez finir la soirée dans d’étranges salons qui ne sont à peu près que des maisons de jeu.

Et ce n’est pas tout ; dans ces lieux où règne le ton le plus avilissant, vous vous distinguez par des excès qui étonnent leurs plus anciens habitués. Non seulement vous vous trouvez environné de femmes dont la vue est une tache, mais vous parlez, vous tenez le dé dans leur conversation. L’on est allé jusqu’à dire que vous brillez en ces lieux, et par des plaisanteries dont le mauvais goût passe toute croyance. Les gens qui s’intéressent à vous, car il s’en est rencontré même dans ces salons, vous ont d’abord fait l’honneur de prendre ces mots pour de l’esprit appris. Le vicomte de Malivert est jeune, se sont-ils dit ; il aura vu employer ces plaisanteries dans quelque réunion vulgaire pour raviver l’attention et faire briller le plaisir dans les yeux de quelques hommes grossiers.