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Page:Stendhal - Armance, Lévy, 1877.djvu/135

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qui en étaient dévorés. Sa gloire, descendant du salon de l’illustre marquise de Bonnivet dans les sociétés où cette dame était enviée, l’avait placé sans nul effort dans une position fort agréable. Sans avoir encore rien fait, il se voyait, dès son début dans le monde, classé comme un être à part. Il n’y avait pas jusqu’au dédaigneux silence que lui inspirait tout à coup la présence des gens qu’il croyait incapables de comprendre les façons de sentir élevées qui ne passât pour une singularité piquante. Mademoiselle de Zohiloff vit ce succès et en fut étonnée. Depuis trois mois, Octave n’était plus le même homme. Il n’était pas étonnant que sa conversation, si brillante pour tout le monde, eût un charme secret pour Armance ; elle n’avait pour but que de lui plaire.

Vers le milieu de l’hiver, Armance crut qu’Octave allait faire un grand mariage, et il fut facile de juger de la position sociale où peu de mois avaient suffi pour porter le jeune vicomte de Malivert. On voyait quelquefois dans le salon de madame de Bonnivet un fort grand seigneur qui toute sa vie avait été à l’affût des choses ou des personnes qui allaient être à la mode. Sa manie était de s’y attacher, et il avait dû à cette idée singulière d’assez grands succès ; homme fort commun, il s’était tiré du pair. Ce grand seigneur, servile envers les ministres comme un commis, était au mieux avec eux, et il avait une petite fille, son héritière unique, au mari de laquelle il pouvait faire passer les plus grands honneurs et les plus grands avantages dont puisse disposer le gouvernement monarchique. Tout l’hiver il avait paru remarquer Octave, mais on était loin de prévoir le vol qu’allait prendre la faveur du jeune vicomte. M. le duc de *** donnait une grande partie de chasse à courre dans ses forêts de Normandie. C’était une distinction que d’y être admis ; et depuis trente ans il n’avait pas fait une invitation dont les habiles n’eussent pu deviner le pourquoi.